Un rapport remis à la Commission européenne recommande de restreindre l’accès des moins de 13 ans aux réseaux sociaux dans les 27 pays de l’Union européenne. TikTok, YouTube, Instagram et les autres services proposant du scroll infini, des vidéos automatiques ou des recommandations personnalisées pourraient devoir prouver que leurs plateformes sont réellement sûres pour les enfants.
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Faire défiler des vidéos sans jamais atteindre la fin, lancer automatiquement le contenu suivant et proposer en permanence de nouvelles publications adaptées aux goûts de chaque utilisateur : ces mécanismes ont largement participé au succès de TikTok, YouTube Shorts et Instagram Reels.
Ils sont désormais directement visés par les experts chargés de conseiller l’Union européenne sur la protection des mineurs en ligne.
Le 13 juillet 2026, un groupe spécial réuni par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a rendu son rapport final. Sa recommandation principale est claire : instaurer une restriction commune dans toute l’Union européenne pour l’accès des enfants de moins de 13 ans aux réseaux sociaux et à certains autres services numériques.
Le texte ne propose pas uniquement de vérifier l’âge des utilisateurs. Il demande également de modifier le fonctionnement même des plateformes afin qu’elles ne reposent plus, pour les mineurs, sur des fonctions conçues pour prolonger au maximum le temps passé devant l’écran.
Le scroll infini et les vidéos automatiques directement ciblés
Le rapport cite plusieurs fonctionnalités considérées comme risquées lorsqu’elles sont proposées aux enfants :
- le scroll infini, qui permet de faire défiler du contenu sans interruption ;
- la lecture automatique des vidéos ;
- les notifications répétées ;
- les algorithmes de recommandation fortement personnalisés ;
- les mécanismes qui enferment progressivement l’utilisateur dans des contenus similaires ;
- les interfaces conçues pour rendre la déconnexion plus difficile.
Ces fonctions sont au cœur de l’expérience proposée par TikTok, Instagram et YouTube. Dès qu’une vidéo se termine, une autre apparaît. Chaque interaction permet à l’algorithme de mieux comprendre ce qui retient l’attention de l’utilisateur.
Pour un adulte, cette personnalisation peut déjà entraîner une consommation prolongée. Pour un enfant dont les capacités de contrôle et de recul sont encore en développement, les experts estiment que le risque doit être traité directement dans la conception du service.
Le rapport demande donc des plateformes « sûres par défaut », dans lesquelles les protections seraient activées automatiquement plutôt que cachées dans des menus que les parents doivent eux-mêmes configurer.
Avant 13 ans, l’accès devrait devenir limité et supervisé
La recommandation ne correspond pas exactement à une interdiction absolue de tout Internet avant 13 ans.
Les enfants pourraient continuer à utiliser certains services et contenus adaptés à leur âge, mais uniquement pendant une durée limitée, avec l’autorisation et la supervision d’un parent, d’un enseignant ou d’un autre adulte responsable.
Les usages éducatifs seraient également préservés. L’objectif est moins d’exclure totalement les enfants du numérique que d’empêcher un accès autonome et permanent à des plateformes pensées pour maximiser l’engagement.
Le groupe d’experts propose une progression selon l’âge :
- de 0 à 2 ans : éviter autant que possible l’exposition aux écrans ;
- de 3 à 12 ans : utilisation limitée, adaptée à l’âge et supervisée par un adulte ;
- de 13 à 15 ans : autonomie progressive sur des services sécurisés par défaut ;
- de 16 à 18 ans : autonomie plus importante, tout en maintenant des protections spécifiques ;
- à partir de 18 ans : autonomie numérique complète.
Les États membres pourraient décider d’aller plus loin et d’imposer des restrictions supplémentaires après 13 ans. Le seuil européen constituerait donc un minimum commun, et non nécessairement l’âge définitif retenu par chaque pays.
TikTok, YouTube et Instagram devraient prouver qu’ils sont sûrs
L’une des propositions les plus importantes concerne la responsabilité des entreprises technologiques.
Jusqu’à présent, les parents doivent souvent vérifier les paramètres, installer des outils de contrôle et surveiller eux-mêmes les contenus recommandés à leurs enfants. Les plateformes affirment de leur côté proposer des comptes adolescents, des limites de temps et des options familiales.
Le rapport européen veut inverser cette logique.
La responsabilité de démontrer qu’un service est adapté aux mineurs devrait reposer sur TikTok, Meta, YouTube et les autres fournisseurs, et non sur les enfants, les familles ou les régulateurs.
Tant qu’une plateforme ne serait pas capable de prouver que son fonctionnement est sûr et adapté à l’âge, son accès pourrait rester restreint pour les mineurs concernés.
Les versions destinées aux enfants devraient notamment proposer automatiquement :
- un flux moins dépendant de la recherche permanente d’engagement ;
- des limites de temps réellement efficaces ;
- la désactivation de certaines notifications ;
- des recommandations adaptées à l’âge ;
- des protections contre les contacts non sollicités ;
- des systèmes de signalement simples et prioritaires.
Instagram et Facebook viennent déjà d’être rappelés à l’ordre
Le rapport arrive quelques jours après une nouvelle offensive de la Commission européenne contre Meta.
Le 10 juillet 2026, Bruxelles a présenté ses conclusions préliminaires dans une enquête visant Instagram et Facebook. La Commission considère que Meta n’a pas suffisamment évalué les risques liés au scroll infini, à la lecture automatique et aux recommandations fortement personnalisées.
Les autorités européennes demandent notamment à l’entreprise de désactiver certaines fonctions par défaut, d’introduire des pauses plus difficiles à ignorer et de réduire la place accordée à la recherche d’engagement dans ses algorithmes.
Meta conteste ces conclusions et met en avant ses « comptes adolescents », qui permettent notamment aux parents de limiter le temps d’utilisation ou de bloquer l’accès à Instagram pendant la nuit.
La Commission estime toutefois que les protections actuelles nécessitent encore trop d’efforts de la part des familles et peuvent être facilement contournées ou ignorées.
TikTok est également accusé d’un fonctionnement trop addictif
TikTok fait l’objet d’une procédure comparable depuis février 2026.
La Commission européenne reproche à l’application de ne pas avoir suffisamment pris en compte les risques associés à son flux personnalisé, au lancement automatique des vidéos, aux notifications et au renouvellement permanent des contenus.
TikTok a rejeté ces accusations, qu’il considère comme infondées. La plateforme affirme déjà proposer des limites de temps, des outils de contrôle familial et des paramètres renforcés pour les adolescents.
Mais le problème ne concerne pas seulement les réglages visibles. Le modèle même de TikTok repose sur la capacité de l’algorithme « Pour toi » à comprendre rapidement les préférences de l’utilisateur et à lui proposer continuellement de nouvelles vidéos.
Comme l’a déjà montré une enquête consacrée à la protection des enfants sur TikTok, des comptes présentés comme appartenant à des adolescents peuvent être exposés très rapidement à des contenus sensibles, même lorsque certains paramètres de protection sont activés.
YouTube pourrait également entrer dans le champ des futures règles
YouTube n’est pas cité dans les procédures visant actuellement le fonctionnement addictif de TikTok et de Meta. La plateforme entre néanmoins directement dans la catégorie plus large définie par le rapport.
Le document vise les réseaux sociaux, mais également les services de partage de vidéos et les autres environnements numériques proposant des fonctions risquées ou inadaptées à l’âge.
YouTube Shorts reprend précisément les principaux codes de TikTok : flux vertical, vidéos lancées automatiquement, recommandations personnalisées et navigation potentiellement infinie.
YouTube dispose déjà d’une application destinée aux enfants, YouTube Kids, ainsi que de comptes supervisés. Mais les futures règles européennes pourraient obliger la plateforme à mieux distinguer les expériences proposées selon l’âge réel de l’utilisateur.
La difficulté reste la même pour toutes les entreprises : comment empêcher un enfant de déclarer une fausse date de naissance lors de son inscription ?
Une vérification d’âge sans transmettre son identité
Pour appliquer une restriction européenne, il faudra disposer d’un système capable de vérifier l’âge sans obliger chaque utilisateur à envoyer sa carte d’identité à TikTok, Google ou Meta.
Le rapport recommande des méthodes respectueuses de la vie privée, qui permettraient simplement de confirmer qu’une personne appartient à une tranche d’âge déterminée.
La plateforme pourrait ainsi recevoir une confirmation comme « plus de 13 ans » ou « plus de 18 ans », sans connaître le nom, l’adresse ou la date de naissance complète de l’utilisateur.
La Commission européenne travaille déjà sur un prototype de solution de vérification d’âge destiné aux services numériques. Le défi sera de rendre ce système suffisamment fiable pour éviter les faux comptes, sans mettre en place une surveillance généralisée des internautes.
Un adolescent européen sur quatre dépasse six heures d’écran par jour
La Commission européenne accompagne cette initiative de nouvelles données sur les habitudes numériques des jeunes.
Selon un Eurobaromètre publié en 2026, environ 25 % des adolescents âgés de 13 à 18 ans déclarent passer plus de six heures par jour devant un écran.
Cette durée ne correspond pas uniquement aux réseaux sociaux. Elle peut comprendre le travail scolaire, les jeux, les vidéos et les échanges avec les proches. Mais elle montre la place prise par les écrans pendant une période déterminante pour le développement du cerveau, de la personnalité et des relations sociales.
La Commission souligne que l’entrée précoce sur les réseaux sociaux est associée à une augmentation du temps d’écran. Les fonctions comme le scroll infini, les vidéos automatiques et les notifications encouragent précisément l’utilisateur à prolonger chaque session.
Le débat européen ne porte donc plus seulement sur la présence de contenus illégaux. Il vise aussi la manière dont des contenus parfaitement ordinaires peuvent être distribués dans une interface conçue pour ne jamais s’arrêter.
Ce n’est pas encore une nouvelle loi européenne
Aucune interdiction européenne uniforme n’est actuellement entrée en vigueur.
Le document remis à Ursula von der Leyen est un rapport d’experts. Ses recommandations doivent maintenant être étudiées par la Commission européenne, qui a annoncé la présentation de propositions concrètes après l’été 2026.
Un futur texte devra ensuite suivre le processus législatif européen, avec l’intervention du Parlement européen et des États membres. Son contenu pourra donc évoluer avant une éventuelle application.
Plusieurs questions devront encore être tranchées :
- quelles plateformes seront précisément concernées ;
- quelles fonctions devront être désactivées ;
- comment vérifier l’âge sans collecter trop de données ;
- quelles exceptions seront prévues pour l’éducation ;
- quelles sanctions seront appliquées aux entreprises ;
- à partir de quel âge un accès autonome sera autorisé.
Les plateformes reconnues coupables d’une violation du règlement européen sur les services numériques peuvent déjà s’exposer à une amende atteignant jusqu’à 6 % de leur chiffre d’affaires annuel mondial.
L’expérience australienne montre qu’une interdiction ne suffit pas
L’Union européenne observe notamment ce qui se passe en Australie, où l’accès aux grandes plateformes a été officiellement interdit aux moins de 16 ans.
Les premières données indiquent toutefois qu’une large partie des adolescents concernés continue d’utiliser les réseaux sociaux, notamment grâce à de faux comptes, à de fausses dates de naissance ou à des outils permettant de contourner les contrôles.
Comme l’explique notre analyse sur l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 16 ans en Australie, voter une limite d’âge ne garantit pas automatiquement sa mise en œuvre.
L’approche européenne cherche donc à agir sur deux niveaux : limiter l’accès selon l’âge, mais aussi contraindre les plateformes à rendre leurs services moins addictifs et plus sûrs par défaut.
Le modèle économique des plateformes pourrait être directement touché
Derrière la protection des enfants se trouve une question centrale pour la creator economy : celle de l’attention.
Les créateurs, les annonceurs et les plateformes bénéficient tous d’un système dans lequel les utilisateurs restent connectés le plus longtemps possible. Plus une personne regarde de vidéos, plus elle voit de publicités et plus les plateformes collectent de données sur ses préférences.
Limiter le scroll infini, ralentir les recommandations ou introduire de véritables interruptions pourrait réduire le nombre de contenus consommés par les comptes mineurs.
Pour les créateurs dont une partie importante de l’audience est composée d’adolescents, ces changements pourraient avoir un effet sur les vues, l’engagement et les revenus publicitaires.
Mais ils pourraient aussi obliger les plateformes à privilégier des contenus réellement choisis plutôt qu’une consommation passive dictée presque entièrement par l’algorithme.
L’Europe veut faire des protections la règle et non une option
Le changement proposé est finalement assez simple à résumer.
Aujourd’hui, TikTok, YouTube et Instagram proposent généralement leurs fonctions principales, puis ajoutent des outils permettant aux parents de limiter certains usages.
Le rapport européen recommande l’approche inverse : les comptes des mineurs devraient être protégés dès leur création, et les fonctions plus risquées ne devraient être activées qu’après une véritable vérification de l’âge.
Le scroll infini, les vidéos automatiques et les recommandations ultra-personnalisées ne disparaîtront probablement pas totalement. Mais les plateformes pourraient devoir expliquer pourquoi elles les proposent à des enfants et démontrer qu’elles n’encouragent pas une utilisation excessive.
Pour les moins de 13 ans, l’Europe envisage désormais un accès fortement limité et supervisé. Pour les entreprises technologiques, le message est tout aussi clair : affirmer qu’une plateforme est sûre ne devrait bientôt plus suffire. Il faudra le prouver.
Sources
- Commission européenne, rapport « Protecting and empowering minors in a digital world », publié en juillet 2026.
- Commission européenne, présentation du groupe spécial sur la sécurité des enfants en ligne, 13 juillet 2026.
- Commission européenne, données 2026 sur le temps d’écran et le bien-être des adolescents.
- Reuters, annonces d’Ursula von der Leyen sur les futures restrictions européennes, 13 juillet 2026.
- Reuters, conclusions préliminaires visant Instagram et Facebook, 10 juillet 2026.
- Associated Press, recommandations européennes sur l’accès progressif aux réseaux sociaux, 13 juillet 2026.










