Elles vivent seules, passent leurs soirées devant une série et reconnaissent parfois ne plus avoir de véritable cercle d’amis. Depuis quelques mois, une nouvelle catégorie de créatrices se développe sur TikTok et Instagram : les « influenceuses de la solitude ».
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Leurs vidéos ne montrent ni soirées spectaculaires, ni voyages de rêve, ni groupes d’amis réunis autour d’une grande table. Elles filment plutôt leur retour du travail, la préparation d’un repas rapide, le rangement de leur appartement ou une soirée passée seules devant la télévision.
Ce quotidien particulièrement ordinaire attire pourtant des centaines de milliers de spectateurs. Le phénomène a pris suffisamment d’ampleur pour être récemment analysé par plusieurs médias américains, dont Vogue, Vox et The Cut.
Des soirées seules transformées en véritables contenus
Les vidéos suivent généralement la même construction. Une jeune femme rentre dans son appartement après sa journée de travail, retire ses chaussures, prépare un dîner simple, nettoie sa cuisine puis s’installe devant une série.
Les images sont souvent accompagnées d’une musique calme, de bruits proches de l’ASMR et d’un texte comme : « Tu es célibataire, tu vis seule et tu n’as pas d’amis, alors tes vendredis soir ressemblent à ça. »
Le résultat se situe quelque part entre le journal intime et la vidéo « routine ». Les créatrices ne racontent pas nécessairement un événement précis. Elles montrent au contraire ce qui se passe lorsqu’il ne se passe presque rien.
Parmi les comptes associés à ce phénomène figurent notamment Lana Isa, connue sous le pseudonyme @lanasololife, Paulina Cee, Devon Noehring ou encore la créatrice de la chaîne My Drama Free Diaries. Leurs parcours et leur manière de vivre la solitude restent toutefois très différents.
Une première vidéo regardée environ 200 000 fois
Lana Isa est devenue l’un des visages les plus cités de cette nouvelle tendance. Cette Canadienne de 24 ans travaille à distance dans la vente de logiciels et raconte avoir progressivement perdu une grande partie de ses relations après le lycée, la pandémie et un déménagement provoqué par une rupture.
Sa première vidéo consacrée à son quotidien solitaire était intitulée : « Tu es célibataire, tu n’as pas d’enfants, tu vis seule et tu es introvertie. » Alors qu’elle ne comptait qu’environ 1 000 abonnés, la publication aurait obtenu près de 200 000 vues sur TikTok.
Face aux réactions, elle a continué à filmer ses soirées, ses passages à la poste, ses courses réalisées tard le soir et ses repas préparés seule. Son compte Instagram approchait les 200 000 abonnés lorsqu’elle a été interrogée par The Cut en juin 2026.
Lana Isa précise ne pas chercher à rendre désirable le fait de ne pas avoir d’amis. Elle souhaite plutôt montrer qu’il est possible de rendre plus agréable une période de la vie pendant laquelle les relations sociales sont peu nombreuses.
Pourquoi ces vidéos touchent-elles autant d’internautes ?
Le succès de ces contenus repose d’abord sur l’identification. Les réseaux sociaux donnent habituellement l’impression que tout le monde possède un groupe d’amis disponible, multiplie les sorties et ne passe jamais une soirée seul par défaut.
Les « influenceuses de la solitude » présentent une réalité différente. Des spectateurs découvrent des femmes dont le vendredi soir ressemble au leur et réalisent qu’ils ne sont pas les seuls à manger devant la télévision sans avoir reçu d’invitation.
Les commentaires laissés sous ces publications vont fréquemment dans ce sens. Certains internautes racontent avoir perdu leur ancien groupe d’amis, ne plus reconnaître leur vie dans les contenus habituels ou ressentir moins de honte après avoir découvert ces vidéos.
Cette vulnérabilité crée une forme de proximité inhabituelle. Là où l’influence traditionnelle repose souvent sur un quotidien enviable, ces créatrices construisent leur communauté autour d’une situation que beaucoup cherchent habituellement à cacher.
La solitude peut aussi représenter une forme d’évasion
Toutes les personnes qui regardent ces vidéos ne sont pas nécessairement isolées. Pour certains internautes très sollicités, le quotidien calme montré par ces créatrices représente au contraire une forme de fantasme.
Une soirée sans obligation, sans discussion à entretenir et sans personne à satisfaire peut paraître reposante à ceux qui travaillent beaucoup, s’occupent de leur famille ou enchaînent les invitations. La solitude devient alors l’équivalent d’une destination inaccessible : un endroit silencieux dans lequel personne ne demande rien.
La journaliste Faith Hill expliquait ainsi à Vox avoir observé deux catégories de spectateurs. Certains recherchent une connexion à distance parce qu’ils passent eux-mêmes beaucoup de temps seuls. D’autres disposent d’une vie sociale intense, mais regardent ces vidéos parce qu’ils sont épuisés et envient temporairement cette absence d’obligations.
Un phénomène qui prend le contrepied des influenceurs traditionnels
Pendant des années, les créateurs de contenu ont principalement mis en scène une vie sociale particulièrement remplie. Les anniversaires, festivals, voyages entre amis et événements organisés par des marques faisaient partie des images les plus régulièrement publiées.
Les « influenceuses de la solitude » inversent complètement cette logique. Leur principal argument n’est plus de vivre davantage d’expériences que leurs abonnés, mais de partager les moments les plus ordinaires et silencieux de leur journée.
Cette évolution correspond aussi à la recherche croissante de contenus considérés comme plus authentiques. Une pizza réchauffée, un appartement vide ou une soirée passée à ranger peuvent sembler plus crédibles qu’une succession permanente de restaurants et de voyages sponsorisés.
La recette reste néanmoins très travaillée. Le téléphone doit être installé avant chaque entrée dans une pièce, les plans sont multipliés et les appartements apparaissent généralement propres, calmes et soigneusement décorés. La solitude est donc réelle pour certaines créatrices, mais elle est aussi transformée en produit visuel adapté aux plateformes.
Ces vidéos risquent-elles de rendre la solitude trop séduisante ?
Le phénomène provoque également des critiques. Certains observateurs craignent que ces contenus finissent par présenter l’absence totale d’amis comme un mode de vie idéal, libéré des compromis et des risques associés aux relations humaines.
Les vidéos insistent fréquemment sur les avantages : personne ne dérange la créatrice, son appartement reste parfaitement rangé et elle organise sa soirée exactement comme elle le souhaite. Les difficultés apparaissent parfois moins clairement, même si plusieurs comptes évoquent aussi la tristesse, les traumatismes ou les moments pendant lesquels l’isolement devient pesant.
Cette ambiguïté explique pourquoi une même vidéo peut être perçue comme réconfortante par certains spectateurs et profondément mélancolique par d’autres. The Guardian décrit d’ailleurs une tendance oscillant entre affirmation de l’indépendance, authenticité et transformation de la solitude en esthétique désirable.
Des internautes doutent également de la sincérité de certains comptes. Une fois que la formule commence à générer des vues, indiquer dans chaque titre que l’on « n’a pas d’amis » peut devenir une stratégie éditoriale particulièrement efficace.
Être seul et se sentir seul ne désignent pas la même chose
Le terme « influenceuse de la solitude » peut être trompeur. Plusieurs de ces créatrices affirment ne pas souffrir constamment de leur situation. Elles distinguent le fait objectif de passer du temps seules du sentiment de solitude, qui peut apparaître même lorsqu’une personne est entourée.
Une personne peut apprécier de vivre seule et conserver des relations satisfaisantes. À l’inverse, elle peut échanger quotidiennement avec des collègues, des proches ou des abonnés tout en ayant le sentiment de ne pouvoir compter sur personne.
Le sujet dépasse largement une simple tendance TikTok. Dans un rapport publié en juin 2025, l’Organisation mondiale de la Santé estimait que la solitude touchait environ une personne sur six à travers le monde. L’OMS souligne également que l’âge, les revenus, la santé, les événements de la vie et l’environnement numérique peuvent influencer la qualité des liens sociaux.
Une communauté créée autour de l’absence de communauté
Le paradoxe de ces vidéos constitue probablement l’une des principales raisons de leur succès. Les créatrices affirment vivre sans véritable cercle social, mais finissent par réunir une importante communauté autour de cette expérience.
Des dizaines de milliers de personnes suivent leurs habitudes, attendent leurs prochaines vidéos et laissent des messages pour raconter une situation similaire. Une soirée passée seule dans un appartement devient ainsi un moment partagé avec une audience parfois plus importante que celle de créateurs spécialisés dans le divertissement.
Ces interactions en ligne ne remplacent pas nécessairement des relations durables dans la vie quotidienne. Elles peuvent néanmoins offrir une reconnaissance immédiate à des personnes qui pensaient être seules à traverser cette période.
Les « influenceuses de la solitude » ne rencontrent donc pas un succès inattendu parce qu’elles possèdent une existence extraordinaire. Elles attirent précisément parce qu’elles montrent une réalité rarement présentée sans honte sur les réseaux sociaux : celle de personnes qui n’ont pas toujours de projets pour le week-end, de messages à ouvrir ou d’amis disponibles, mais dont la vie continue malgré tout.
Sources
Vogue – Why Is the Rise of “Loneliness Influencers” Making Me…Less Lonely?
https://www.vogue.com/article/why-is-the-rise-of-loneliness-influencers-making-me-feel-less-lonely
The Cut – Loneliness Influencers on TikTok Make Introversion Videos
https://www.thecut.com/article/loneliness-influencers-on-tiktok-make-introversion-videos.html
Vox – Why “loneliness influencers” are finding an audience on TikTok and Instagram
https://www.vox.com/podcasts/494609/loneliness-influencers-tiktok-young-women-crisis-gen-z
The Guardian – Loneliness influencers: why are people suddenly boasting about having no friends?
https://www.theguardian.com/society/2026/jun/08/loneliness-influencers-why-are-people-suddenly-boasting-about-having-no-friends
Organisation mondiale de la Santé – Le lien social est associé à un meilleur état de santé et à un risque réduit de décès prématuré
https://www.who.int/fr/news/item/30-06-2025-social-connection-linked-to-improved-heath-and-reduced-risk-of-early-death










