Six pourcents. C’est la part des vidéos TikTok sur la crème solaire qui véhiculent des critiques négatives sur sa composition ou son utilité. Un chiffre infime… sauf que ces contenus génèrent quatre fois plus de partages que les vidéos de prévention. Cette asymétrie vertigineuse, mesurée dans une étude publiée le 18 juin 2026 dans PLOS Digital Health, illustre un problème que quiconque observe les dynamiques d’audience sur les plateformes sociales reconnaît immédiatement : ce n’est pas le volume qui fait la visibilité, c’est l’émotion.
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Quand une minorité de contenus capte toute l’attention
Alessandro Marcon et ses collègues du Health Law Institute de l’Université d’Alberta ont passé au crible 971 vidéos parmi les plus vues autour de cinq hashtags : #sunscreen, #spf, #sunscreenviral, #sunscreenreview et #sunprotection. Ces hashtags totalisaient 2,4 milliards de vues, collectées en septembre et octobre 2024. Deux codeurs indépendants ont ensuite classé chaque vidéo selon la nature de son contenu.
Le bilan est net. 86,8 % des vidéos analysées valorisent la crème solaire. Seul 1,5 % affirme qu’elle provoque des dommages, et 1,2 % soutient qu’elle bloquerait la synthèse de vitamine D. Pourtant, ces vidéos récoltent deux fois plus de likes en moyenne, trois fois plus de commentaires, et surtout quatre fois plus de partages. Ce déséquilibre n’est pas une anomalie : c’est le moteur habituel de la viralité.
Les fausses affirmations recensées couvrent un spectre large :
- Présence de perturbateurs endocriniens dans la formulation
- Effets supposément cancérigènes des filtres UV
- Contamination du lait maternel par certains composants
- Blocage de la synthèse de vitamine D nuisant à la santé
Aucune de ces affirmations ne résiste à l’examen des données scientifiques disponibles. Pourtant, elles circulent, se partagent, s’agrègent. Et les cancers cutanés, eux, progressent sans discontinuer depuis trente ans.
Un angle mort aggrave encore le tableau. Même les vidéos favorables à la protection solaire ratent leur cible : seules 6,1 % mentionnent la prévention du cancer. La grande majorité met en avant des arguments esthétiques, acné, vieillissement, coups de soleil, et plus de 60 % font la promotion de produits spécifiques, parfois accompagnés de codes de réduction. La frontière entre contenu informatif et contenu commercial s’efface.
| Type de contenu | Part des vidéos | Partages relatifs |
|---|---|---|
| Promotion de la crème solaire | 86,8 % | Référence (×1) |
| Critiques santé (toutes) | ~6 % | ×4 en moyenne |
| Mention prévention cancer | 6,1 % | Non mesuré spécifiquement |
| Promotion de produits commerciaux | >60 % | Variable |
L’algorithme, complice ou arbitre ? Ce que l’étude ne peut pas encore dire
Alessandro Marcon le reconnaît sans détour : «Nous nous demandons dans quelle mesure la diffusion de cette désinformation résulte d’un engagement organique des utilisateurs ou du rôle de l’algorithme de TikTok dans son amplification.» Cette question reste ouverte, et c’est précisément là que le bât blesse. Les plateformes décident seules quels contenus amplifier, selon des logiques opaques et changeantes. Cette opacité algorithmique rend toute évaluation rigoureuse quasi impossible.
Le chercheur pointe aussi un phénomène de contamination cognitive : «Les utilisateurs n’activent pas toujours leur esprit critique avant de partager», et «les personnes attirées par un type de désinformation sont davantage susceptibles d’en relayer d’autres», que ce soit sur les crèmes solaires ou les vaccins. Ce n’est pas un hasard si les mêmes profils de comptes propulsent des narratifs anti-protection solaire et des théories complotistes sanitaires plus larges. C’est un écosystème cohérent de méfiance, et TikTok lui fournit une caisse de résonance.
Cette mécanique, le Dr Marie Bonneau, vice-présidente de ReAGJIR (syndicat des jeunes médecins généralistes), la connaît bien. Elle confirme que «les contenus choquants ou inquiétants sont toujours plus engageants, car ils captent l’attention sur des plateformes qui la monétisent». Mais elle apporte une nuance significative : dans sa pratique clinique, elle n’a pas reçu de patients porteurs de ces inquiétudes. Elle rappelle aussi que 1 % des comptes publient, 10 % interagissent, 90 % observent en silence. Le bruit visible sur TikTok ne reflète pas l’opinion publique dans son ensemble.
Pour les créateurs et les comptes soumis aux décisions arbitraires de la plateforme, il est utile de savoir que un compte TikTok banni sans raison peut occasionnellement être récupéré via des procédures de recours spécifiques, ce qui illustre à quel point les règles de modération restent floues, même pour les utilisateurs de bonne foi.
Prebunking, méthode SIFT : les vraies armes contre la désinformation solaire
Face à ce constat, deux stratégies complémentaires émergent. Alessandro Marcon plaide d’abord pour adapter les messages de prévention aux codes natifs de TikTok : formats courts, visuels percutants, narration émotionnelle. Si la désinformation gagne grâce à ces ressorts, la santé publique doit les utiliser aussi. Il insiste également sur la réactivité : «Il est plus efficace d’agir dès qu’une mode de désinformation émerge que d’attendre d’en mesurer l’ampleur.»
Le Dr Bonneau, elle, va plus loin en déconseillant le débunkage systématique. Réfuter une intox en la répétant, même pour la contredire, risque de l’ancrer davantage dans les esprits. Elle préconise le prebunking : former le public aux mécanismes de manipulation avant l’exposition au contenu trompeur. Elle recommande aussi la méthode SIFT, un protocole en quatre étapes :
- Stopper avant de partager si un contenu choque, fait peur ou incite à un achat
- Investiguer la source du message
- Fouiller ce qu’en disent d’autres sources indépendantes
- Trouver le contexte factuel original, fréquemment une étude mal comprise ou extrapolée à l’extrême
L’étude d’Alberto Marcon porte uniquement sur des contenus anglophones. Il appelle lui-même à l’étendre à d’autres langues, dont le français, où les dynamiques pourraient différer. Sur le fond, les deux experts s’accordent : aucun ingrédient couramment présent dans les crèmes solaires n’est dangereux, et la protection contre les cancers cutanés qu’elles procurent repose sur des décennies de données solides. TikTok fait du bruit. La science, elle, reste stable.












